Yacht Class n°26 (sept-oct-nov 2021)

Portée par ses Princes visionnaires et par un rayonnement international exceptionnel, qui attire depuis des décennies les grands décideurs de ce monde, la Principauté s’est imposée comme un lieu porteur d’innovations. A commencer pour le secteur du yachting.
Texte : Aurore Teodoro – Photos : Collection Riva, Monaco Boat Service, Jacques Enrietti © Archives Monte-Carlo S.B.M, Mesi et Studio Borlenghi / Yacht Club de Monaco, Archives de la Société Nautique de Monaco et DR

Où que l’on se situe en Principauté, celle-ci ne cesse de surprendre par ses idées avant-gardistes. Un peu hors normes aussi. Sa physionomie actuelle, elle la doit à ses Princes qui, au fil des décennies et des règnes, ont su lui donner un statut international incontournable. Un lieu de rendez-vous des « Grands » de ce monde, qu’ils soient industriels, aristocrates ou rois, réunis pour répondre aux défis de leur temps. Parmi eux, le yachting, pour lequel la Principauté n’est pas en reste. L’histoire du Rocher et de ses princes étant intimement liée à la mer, il est donc logique qu’elle apporte sa pierre à l’édifice… Et, c’est sous le règne de Charles III que le pays bascule dans son histoire moderne. Monté sur le trône en 1856, il ambitionne très tôt de faire de son pays la vitrine du yachting et des innovations technologiques. Alors que sa première régate se tient en 1862, Monaco connaît de grands bouleversements à terre. En 1868, l’arrivée du chemin de fer désenclave une Principauté jusque-là accessible par la mer ou par un chemin de muletier. En parallèle se créent le quartier de Monte-Carlo, son Casino et la Société des Bains de Mer (SBM). « La création de Monte-Carlo est un évènement majeur. A partir de là, les choses se sont accélérées », retrace l’historien monégasque André Z. Labarrère avant d’ajouter : « En 1888, la Société des Régates voit le jour. A ce moment-là aussi se développaient de manière intensive des régates internationales. Ici, on avait la particularité d’être une principauté, donc quelque chose d’un peu à part… Et, comparé aux régates de Nice et Cannes, très prestigieuses sur le plan sportif, il y avait ici quelque chose de plus ». Cette aura attire une riche clientèle venue notamment de Grande-Bretagne, d’Europe du Nord ou des Etats-Unis, séduite par la douceur de vivre et la clémence de ses hivers; et qui séjourne quelques semaines, voire quelques mois. Une période propice aux événements organisés à son intention par la SBM. Casino, tir au pigeon, parades fleuries en mer ou régates durant lesquelles les bateaux des grandes fortunes s’affrontent… Nous sommes au point de départ d’une époque faste, qui a connu son apogée sous le règne du Prince Albert 1er (1889-1922). Il faut dire aussi que le « Prince Savant » ou « Prince Navigateur » est un visionnaire, un précurseur passionné par les sciences. « Il y a eu beaucoup d’innovations à Monaco. On pense aux ballons sonde pour la météo, à la première route goudronnée ou encore au premier hélicoptère », rappelle Thierry Leret, directeur de courses et Responsable La Belle Classe Tradition au Yacht Club de Monaco (YCM). « On voit bien que c’est un ensemble, qu’ici il y avait un terrain favorable parce qu’il y avait une neutralité, une convergence de tous les pays d’Europe dans un lieu festif. »

Des canots automobiles à l’aviation

Côté yachting, ce sont les fameuses courses de canots automobiles, qui allaient « prendre place dans les grandes dates de l’histoire du yachting », et de la Principauté, comme le présagea le Prince Albert Ier lors de la première édition en 1904. Cette compétition, organisée à l’initiative du président de la SBM, Camille Blanc, et de Georges Prade, rédacteur en chef d’une revue parisienne dédiée aux sports, entend offrir une manifestation internationale originale à sa riche clientèle. Ce lieu neutre offre également un terrain de jeu inégalé aux constructeurs des moteurs à explosion qui avaient vu leur élan interrompu en 1903, après l’interdiction des courses automobiles terrestres jugées trop dangereuses. Mettre les moteurs dans des canots, « c’était plus simple. Il n’y avait pas le souci de la transmission. A la sortie du moteur, on mettait un arbre et une hélice. Il n’y avait pas de freinage ou de direction. De plus, on les montait sur quelque chose déjà existant », précise Thierry Leret, avant de souligner qu’à l’époque de ces premiers meetings, « il y avait encore de la vapeur, de l’électrique déjà, même si on a tendance à l’oublier, mais aussi du pétrole lampant… les premières années, il y avait vraiment de tout. Mais on s’est aperçu qu’en dépit de toutes les critiques – bruit, fumée ou explosion parfois – ces moteurs étaient les plus performants, les plus rapides et les plus réguliers, ceux qui allaient le plus loin… C’était eux l’avenir ! » Et comme une innovation n’arrive jamais seule, après avoir perfectionné les moteurs, les coques subissent à leur tour un examen approfondi, comme l’explique Thierry Leret : « Elles ont commencé à évoluer dans leur forme et à devenir des coques planantes. Avec un même moteur, on allait plus vite et cela nécessitait moins d’énergie. C’est grâce à ces coques à redans, planante qu’on a pu ‘décoller’. Monaco était devenue une espèce de bulle avec des moyens financiers et sans contraintes intellectuelles. Les gens se sont ensuite demandés pourquoi on mettait les hélices dans l’eau, et non pas en aérien. Ils ont alors conçu des hydroglisseurs, des espèces de ponton plat, avec une coque planante, et c’est comme cela que sont ensuite nés les hydroaéroplanes ». A cette époque, Monaco devient aussi l’un des hauts lieux de l’aviation, qui en est aussi à ses prémices. En 1910, Henri Rougier effectue le tout premier vol au-dessus d’une montagne, après avoir précédemment décollé du quai Antoine 1er. L’année suivante, Henri Fabre vient en Principauté présenter son hydroaéroplane, créé grâce à la technique des canots automobiles. « L’avion a décollé une fois, avant de se crasher la deuxième fois. Mais le succès était là, les gens avaient vu un avion décoller de l’eau, le Prince a trouvé cela fantastique. Je trouve cette époque formidable car l’année suivante il y avait un meeting d’hydroaéroplanes », relate Thierry Leret.

Le premier port à sec au monde

Mais très vite, la géopolitique vient mettre un terme à ce faste. « La Première Guerre mondiale bouleverse le monde », raconte l’historien André Z. Labarrère, avant d’ajouter : « Le décès du Prince fut aussi un élément moteur. Il avait une personnalité telle que sa disparition fait retomber tout cela, et ce, indépendamment du fait que l’argent ne soit plus en Europe. Il faudra ensuite attendre les années 60, car même s’il se passe encore des choses dans les années 30, cela n’avait rien à voir avec ce qui s’était passé jusqu’en 1914 ». Avec le Prince Rainier III, un nouveau dynamisme semble souffler sur le Rocher. Et sur son yachting. Monté sur le trône en 1949, le Souverain est lui aussi un féru de navigation. Convaincu que « l’avenir de Monaco est vers la mer » et du potentiel du yachting, il entend établir un yacht-club qui soit « un des éléments majeurs du développement du port de Monaco, fer de lance touristique de la Principauté ». En 1953, la Société des Régates donne ainsi naissance à deux entités, la Société Nautique, pour le versant aviron, et le Yacht Club pour le yachting. Sous la houlette de ce « Prince Bâtisseur », la Principauté commence à prendre l’apparence qu’on lui connaît aujourd’hui. A commencer par le port Hercule, théâtre de trois innovations majeures puisque, dès la fin des années 1950, il accueillera deux créations de l’industriel italien Carlo Riva : les premiers pontons d’amarrage flottants et le tout premier port à sec au monde. Creusé à la dynamite sous le Rocher, ce tunnel de stockage abrite aujourd’hui encore les fameux canots en acajou verni de la marque éponyme, très appréciés du Prince Rainier III. Enfin, au début des années 2000, la digue semi-flottante, ancrée au port grâce à une rotule articulée totalement inédite, finira de métamorphoser et surtout de protéger le port.

D’un Prince Albert à l’autre

Aujourd’hui encore, cette dynamique en faveur du yachting se poursuit. En 1984, le Prince Héréditaire Albert prend les rênes du YCM. Marin aguerri lui aussi, il tient de ses aïeux cette passion pour l’environnement et cette volonté de maintenir le yachting au premier rang mondial. En 1994, il crée la Monaco Classic Week, premier rassemblement au monde à mettre à l’honneur, conjointement, des bateaux à voile et à moteur de tradition, montrant l’attachement du club au patrimoine maritime naviguant et à ses premiers meetings de canots automobiles. S’appuyer sur le passé pour construire l’avenir pourrait aussi définir le label « La Belle Classe », créé en 2005, qui ambitionne notamment de « fédérer les armateurs autour d’une Charte, défendant des valeurs essentielles : le respect de l’étiquette, la sauvegarde de l’environnement, la préservation du patrimoine pour les voiliers classiques et l’innovation pour les yachts de la grande plaisance », comme le rappelle le site de l’institution. Depuis 2014 et l’inauguration du nouveau club-house du YCM, sis quai Louis-II, un nouveau chapitre de l’histoire maritime monégasque est en train de s’écrire. Cet imposant bâtiment dernier cri, signé Lord Norman Foster, dote la Principauté d’un écrin de prestige à la hauteur de ses ambitions. Celui que l’on surnomme « le paquebot », de par sa taille et sa forme, offre ainsi un extraordinaire lieu de rencontres et d’échanges, et ne cesse depuis de montrer son dynamisme. D’ailleurs, comme un symbole, quelques semaines après son inauguration, le club organise sa première « Solar1 Monte-Carlo Cup ». Cette toute première course de bateaux solaires au monde s’est imposée comme l’un des rendez-vous majeurs des ingénieurs et chantiers à la recherche des modes de propulsion du futur. Depuis la manifestation a élargi ses horizons et a pris plusieurs noms pour devenir, depuis 2019, le Monaco Energy Boat Challenge. « Cela sera peut-être de l’hydrogène, du solaire ou des moteurs à fusion alimentés par du plastique. On est ouvert à tout, comme l’étaient finalement les courses au début du siècle dernier… », explique Thierry Leret. Il faut dire que l’aura monégasque n’a jamais faibli… Industriels, chefs d’entreprises, financiers et autres inventeurs sont toujours parties prenantes. Bon nombre de chantiers, architectes et designers y ont aussi établi des bureaux. Le Monaco Yacht Show (MYS) offre chaque année une vitrine unique à l’échelle mondiale. Sans oublier le YCM qui compte aujourd’hui 2 500 membres de 73 nationalités différentes. « Monaco n’est pas seulement un endroit où l’on on va jouer au casino. C’est un terrain d’innovation et un showroom fantastique », rappelle Thierry Leret. Le club organise régulièrement des événements où se retrouvent les acteurs majeurs du yachting mondial pour échanger sur leurs dernières avancées. A l’image de son symposium environnemental, qui se tient chaque année dans le cadre de la Monaco Ocean Week, ou plus récemment de son « Monaco, Capitale du Yachting Experience », organisé en septembre 2020 et qui a vu le lancement officiel de la norme SEA Index, un outil conçu pour calculer l’impact environnemental des yachts et accompagner l’industrie dans sa mutation pour un avenir plus éco-responsable, créé en partenariat avec le Crédit Suisse. Notons qu’en septembre prochain, en prélude du MYS, le YCM accueillera le 1er Monaco Smart Yachting & Marina Rendez-vous, organisé par Monaco Marina Management, dont « l’objectif est de présenter toutes les nouvelles solutions et technologies innovantes en faveur de la préservation de l’environnement dans le but de concevoir des marinas plus vertueuses ». L’histoire continue.



Bibliographie « Monaco, Port des Princes », sous la direction d’André Z. Labarrère, Yolande Blanc-Chabaud, Jacqueline Carpine-Lancre, Thierry Leret, Editions Yacht Club de Monaco, 1996 « 150 ans de Yachting et d’aviron en Principauté », sous la direction de Noëlle Duck, André Z. Labarrère, Thierry Leret, Gilbert Vivaldi. Edité en 2014 par la Société Nautique de Monaco et le Yacht Club de Monaco

Le magazine actuel